Mohammed Oussedik/Yvon Jacob : Quelles solutions pour l’industrie ?

mardi 7 septembre 2010
par  Frédéric Dayan

Quelle politique pourra sauver
l’industrie française ? Échanges entre Mohammed Oussedik, secrétaire confédéral
CGT, et Yvon Jacob, nouvel ambassadeur de l’industrie française auprès de l’UE.

Un entretien publié dans Ensemble ! de septembre 2010 (propos recueillis par Eva Emeyriat)


L’industrie semble être
redevenue une priorité gouvernementale.
Pourquoi est-elle si importante
pour notre économie ?

Yvon Jacob – S’il n’y avait pas eu
au cours des derniers siècles une industrie
en expansion, il n’y aurait pas
eu d’amélioration du cadre de vie des
hommes. Elle a abouti à une augmentation
considérable de la richesse des
États et des citoyens. Mais depuis des
décennies, les gouvernements se sont
focalisés sur la création d’emplois par
les seuls services ; en oubliant qu’une
grande partie de ces emplois est créée
par l’activité industrielle. La crise a
ouvert les yeux de certains responsables
politiques. Il existe en outre
dans l’industrie une forte culture sociale
que l’on ne retrouve pas dans les
services et qui est un élément important
d’équilibre dans notre pays.
Mohammed Oussedik – À ceci près
que les entreprises ont abandonné
toute vision industrielle pour se
concentrer sur une logique financière
à court terme, le dialogue social en a
donc été fragilisé. Mais il est évident
que la place de l’industrie dans notre
économie est centrale. Les discours
politiques ont en effet été très néfastes
pour l’industrie. La stratégie
de Lisbonne qui a été un échec marquait
ainsi la volonté des pays européens
de se concentrer sur les filières
à haute valeur ajoutée, alors que les
pays émergents se contenteraient de
produire le reste. Quel jugement aberrant ! On paie aujourd’hui très cher
les effets de cette politique. C’est pourquoi
la CGT estime qu’il est
urgent de définir une stratégie
industrielle reposant à la
fois sur un socle social, territorial
et environnemental.

Les états généraux de l’industrie
(EGI) ont abouti à
une série de 23 mesures.
Vont-elles dans le bon
sens ?

Yvon Jacob – L’une des décisions
phares des EGI a été de mettre
en place une conférence nationale de
l’industrie (CNI), chargée de mettre
en oeuvre les mesures annoncées.
Je crois par exemple beaucoup en
la mise en place des comités stratégiques
qui aboutiront à la création
de filières fortes comme elles existent
déjà outre-Rhin. Par ailleurs, des comités
thématiques seront créés et permettront
d’aborder des questions
cruciales comme celles
de la fiscalité ou de la place
de France dans une stratégie
industrielle européenne. La
rentabilité de nos entreprises
est faible, et ces dernières
n’ont plus la capacité d’investir
suffisamment à partir
de leurs fonds propres, il
faut donc trouver un moyen
d’orienter l’épargne des
Français vers l’industrie. L’annonce
faite dans ce sens est donc une bonne
chose. En outre, les entreprises françaises
payent en moyenne
50 % de plus de charges sociales
que leurs concurrents
européens ; entreprises et
salariés financent à eux
seuls l’essentiel des régimes
sociaux pour l’ensemble des
Français. C’est pour l’industrie
française un handicap
de compétitivité très lourd.
C’est pourquoi il faut réfléchir
rapidement à une
réforme du financement des régimes
sociaux faisant appel davantage à la
solidarité nationale. Une telle réforme
devrait être appliquée en priorité
aux secteurs entièrement soumis à la
concurrence internationale.
Mohammed Oussedik – La CGT a
mobilisé plus de 200 militants dans
les EGI et nous avons fait des propositions
dans chaque atelier thématique.
Or, nous avons été
assez déçus. Une fois de
plus, on met l’accent sur
les aides aux entreprises.
Le comble ? La prime à
la relocalisation qui récompense
les entreprises
qui ont délocalisé ! Par
ailleurs, l’extension du
crédit impôt recherche
peut être une idée intéressante
mais ce dispositif
coûte 4 milliards d’euros par an, or
seuls deux tiers des fonds vont réellement
à l’industrie. Il est donc urgent
de se doter d’un véritable outil
de traçabilité des aides publiques,
or, l’on se contente de proposer un
audit des dispositifs en place ! Quant
au financement des entreprises, l’on
parle de la création d’une banque de
l’industrie mais cela est bien loin de
notre proposition de créer un véritable
pôle public financier. Pour de
nombreuses mesures, on reste donc
au milieu du gué. Quant aux droits
des salariés, c’est le grand vide !

Justement, quelle place doit occuper
le social dans la mise en oeuvre
de cette stratégie industrielle ?

Yvon Jacob – Ce n’est probablement
pas dans le cadre de la CNI que cette
dimension sera abordée. Nous avons
en France nos propres structures de
dialogue social. Les discussions sociales
doivent avoir lieu le plus possible
à l’intérieur de l’entreprise et je
ne pense pas que l’on puisse dire « on
va soutenir l’industrie et pour soutenir
l’industrie, il faut d’abord mettre
en place des droits nouveaux ». Toutes
les entreprises ne sont pas au même
niveau de développement, de profit, de
rentabilité. On ne peut pas répondre
aux besoins des unes et des autres à
l’échelle d’une discussion nationale.
Mohammed Oussedik – Si on renvoie
ces questions à la négociation
d’entreprise, il n’y aura guère d’amélioration ; 50 % des salariés de l’industrie
travaillent dans des PME où il
n’y a pas de syndicat ou de dialogue
social. Les EGI étaient l’occasion de
déboucher sur des mesures en matière
d’emploi ou de sécurisation des
parcours professionnels. Pour la CGT,
il était essentiel d’obtenir des droits
nouveaux pour les salariés grâce à la
création de comités inter-entreprises,
traitant à la fois la question des salariés
des groupes et ceux des soustraitants.
Il fallait aussi accorder une
place aux salariés dans les conseils
d’administration avec de véritables
prérogatives, notamment sur les
choix stratégiques des entreprises. Et
les CE doivent pouvoir aussi exercer
un droit suspensif sur les licenciements.
Or, nous n’avons pas été entendus
jusqu’ici sur ces points.

Mohammed
Oussedik

(à gauche)
1994 Entre chez
Saint-Gobain comme
conducteur verrier.
1997 Conflit social
chez SGD. Premier
mandat CGT de
délégué du personnel.
2003 Secrétaire
général de la
fédération CGT Verres
et Céramique. Élu à la
commission exécutive
confédérale.
2009 Membre du
bureau confédéral
de la CGT (en charge
de l’industrie depuis
2008).

Yvon Jacob
(à droite)
1968 Idéal Standard,
usine d’Argenteuil,
chef des services
administratifs et
40 ans de responsabilités
industrielles.
De 2002 à 2010
Président de
la Fédération
des industries
mécaniques.
De 2005 à 2010
Président du Groupe
des fédérations
industrielles.
30 juin 2010 Nommé
ambassadeur
de l’industrie par
le gouvernement
à l’issue des états
généraux de
l’industrie.



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